Entretien fleuve autour de la saga Mad Max avec le spécialiste Melvin Zed

Mad Max, c’est souvent un adjectif avant d’être une saga : un monde qui part en vrille, de la poussière, du cuir, des moteurs, et une violence qui a l’air d’un fantasme de fin du monde.

Sauf qu’à l’intérieur, c’est une œuvre beaucoup plus rare qu’on ne l’imagine : une saga portée sur des décennies par un même auteur, George Miller, qui réécrit sans cesse les mêmes schémas pour capter les angoisses de son époque, déplacer les mythes, et pousser le cinéma d’action vers quelque chose de presque musical.

Pour comprendre pourquoi Mad Max est devenu aussi majeur dans l’histoire de la science-fiction, on a invité Melvin Zed, auteur de livres consacrés à la production et aux obsessions de la saga.

Dans cet entretien, on commence par la fabrique de ses ouvrages, recherche, archives, voyages, rencontres, avant de plonger dans trois couches indissociables : le politique, le cinéma, et le mythe.

 
 

Découvrez notre interview exclusive avec Melvin Zed.

 

Pourquoi Mad Max est une saga aussi importante dans l’histoire de la science-fiction ? 

 

De toutes ces sagas créées à la fin des années 70 et dans le courant des années 80, c’est la seule qui ait été produite, écrite et réalisée par un seul et même auteur.

Ainsi, en revenant régulièrement à son personnage dans une réinterprétation constante du premier film, avec les mêmes schémas narratifs, la saga illustre autant l’évolution stylistique et thématique de George Miller que celle de l’atmosphère socio-culturelle de l’époque où ces films sont produits.   

Et puis, si tout le monde ou presque s’accorde pour reconnaître que le troisième film a déçu et que Furiosa a été un échec cuisant, la saga ne s’est pour autant jamais déshonorée.

Même si certains choix sont parfois discutables ou douteux, Mad Max a toujours proposé des films motivés par une ambition narrative et esthétique évidente, avec une démarche artistique sincère.

Ce qui, arrivé au cinquième film, en 45 ans, est remarquable. Ça crée un corpus de films fascinants, tous différents dans leurs relectures, mais qui créent un ensemble nettement plus homogène que toutes les autres sagas américaines du genre Terminator, Predator, Alien, Rambo, Die Hard, Jurassic Park

Ces films viennent aussi d’un pays dont on ignore à peu près tout, qu’il s’agisse de son histoire, de sa géographie, de ses mythes fondateurs ou de ses héros, ce qui en fait une proposition alternative à l’imaginaire classique dans lequel on baigne et que l’on pourrait juger, parfois, quelque peu étriqué et consanguin.

Contrairement au cinéma américain qui a pu avoir tendance à fusionner le cinéma d’anticipation ou de SF dans des fantaisies de sécurité nationale, les Mad Max ont exploré d’autres voies.

Même s’ils puisent une partie de leur inspiration dans les nombreuses figures créées par Hollywood ou, au-delà, dans des univers culturels et mythologiques communs à tous, ils restent profondément endémiques. 

Ces films sont aussi importants par leur exceptionnelle ambition formelle et la volonté de leur auteur de se réapproprier les formes du cinéma muet pour explorer le chaos du futur, en revendiquant des liens avec des artistes tels que Buster Keaton. 

Toutes ces raisons font de Mad Max une saga singulière. Ceci dit, sa place dans l’histoire du cinéma en général et dans celle de la SF en particulier est assez curieuse, la saga n’a jamais connu un succès comparable aux grandes œuvres de SF populaire.

Mad Max 2 n’est arrivé par exemple qu’à la 50e place du box-office américain lors de sa sortie.

Le succès commercial a toujours été très relatif et même un film comme Fury Road est (très) loin des sommets occupés par Marvel, Cameron, Villeneuve ou Nolan, même si son accueil critique a été délirant. Les films de la saga Mad Max ne se sont jamais ringardisés… 

Dans mes livres, j’ai retracé l’histoire de leurs productions, les anecdotes de tournage, les thèmes mythologiques ou le contexte socio-culturel.

Plus qu’une simple liste de raisons, il s'agit d’expliquer comment tout ça s’articule ensemble. C’est cette architecture particulière et foisonnante qu’il faut essayer d’embrasser pour comprendre toute la complexité de cette saga.

 

Photo du tournage de la saga Mad Max.

© Melvin Zed

 

Pourquoi l’esthétique de Mad Max 2 a autant marqué les esprits, s’imposant même comme la grande vision du post-apocalyptique dans l’imaginaire des gens ?

 

On pourrait dire que c’est la combinaison de la mise en scène, de la direction artistique et de la brutalité des cascades qui a fait de Mad Max 2 un classique à l’époque où des classiques sortaient toutes les semaines, mais c’est un peu tarte car ça reviendrait simplement à dire que si le film a marqué les gens, c’est parce qu’il était réussi. 

Ce qui me frappe, c’est le sérieux avec lequel ce film plutôt fantaisiste a été bricolé, comme en témoigne le soin apporté à la création des véhicules et de la raffinerie. Ce n’est pas un décor en toc, l'usine existe, elle a été construite en dur.

Ce réalisme se prolonge sur les gueules des figurants, originaires de Broken Hill, la petite ville pas commode qui a servi de base au tournage et où avait été tourné Wake in Fright quelques années plus tôt.

Ce sont ces types-là qui ont fait Mad Max 2, qui se sont occupés de la logistique et qui, devant la caméra, ont conduit les bagnoles, piloté les motos et formé les bataillons de maraudeurs.

J’ai l’impression de retrouver les défilés de sales goules qu’on a pu voir dans les films de Sergio Leone, mais dans des poses iconiques inspirées par le boulot de Frazetta.

À ce titre, Humungus semble être une incarnation en chair et en cuir de ses  illustrations. Et ce n’est pas un hasard, le directeur artistique du film m’a expliqué qu’il en était un grand fan !

Le personnage qui s’appelle Zetta est un hommage direct. Au-delà de ça, il y a d’autres hommages, notamment à Moebius, dont on retrouve une illustration sur l’un des capots d’une voitures.

Il existe aussi une sorte de naïveté confondante dans le rapport que le film entretient avec son carnage automobile.

Dans les deux premiers opus, les cascades ont été exécutées par une bande de types qui ont appris leur métier sur le tas, dans des « stunts shows » où ils pliaient de la tôle devant des foules hystériques.

Ces exploits ont été sublimés par les risques insensés pris par David Eggby et Dean Semler, les deux chefs opérateurs. Deux artistes trompe-la-mort qui ont amené leurs caméras au ras des véhicules, qui ont rendu pictural le flou du bitume défilant à fond la caisse et occupant une bonne partie de l’image. Le spectacle est exceptionnel.

Alors, toute cette esthétique de désert et de bagnoles défoncées, de wastelands déshérités et de héros qui se coulent dans les conflits entre maraudeurs exubérants et colons apeurés, ce n’est pas Mad Max 2 qui l’a inventée.

On l’avait déjà vu dans Ravagers, New York ne répond plus, Apocalypse 2024 ou même No blade of grass.

Toute cette esthétique était au cœur du cinéma post-apocalyptique s’est développée à partir de Panique Année Zéro, au début des années 60, et culminera vingt ans plus tard avec Mad Max 2.

C’est “la Chapelle Sixtine des punks” comme le disait J.G. Ballard.

Le film de Miller s’est imposé comme une conclusion grandiose, un monstrueux bouquet final qui clôturait toute une époque… et qui allait ouvrir la porte à une foule de rejetons plus ou moins respectables. 

 

Photo du tournage de la saga Mad Max.

© Melvin Zed

 

À quel moment Mad Max est devenu autre chose qu’un film que tu aimais, le point de départ d’un travail aussi massif et analytique ?

Est-ce qu’il y a eu un déclic précis ou est-ce venu par accumulation, presque malgré toi ?

 

S’il y a eu un moment de bascule, il se situe lors de mon premier voyage en Australie. Jusque-là, j’étais extrêmement naïf et je n’avais aucune idée de l’étendue de mon ignorance. J’aimais Mad Max pour son histoire et sa mise en scène, mais tout ça était totalement hors sol.

En arrivant en Australie, j’ai découvert tout un pays, une culture et une histoire. Et j’ai réalisé à quel point Mad Max n’était pas une œuvre autonome et spontanée mais un pur produit d’une époque et d’une géographie particulière.

J’ai découvert le culte de la voiture, qui n’était pour moi qu’un concept théorique. J’ai commencé à rencontrer des « petrolheads » et j’ai été témoin de leur dévotion et du lien quasi religieux qu’ils entretiennent avec Mad Max.

Ils s’en foutent du cinéma, mais Mad Max illustre leur fondamentalisme mécanique. Ces films incarnent pour eux la sainte trinité qui les anime : « On les construit, on les conduit, on les détruit ».

Partout où je suis allé, je découvrais quelque chose de nouveau qui éclairait ces films d’une manière inédite.

Je n’ai donc pas mis longtemps à réaliser qu’il y avait beaucoup plus dans ces films que ce que j’y voyais et, à partir de là, j’ai voulu explorer toutes les pistes.

Mon projet est ainsi passé d’un petit essai qui compilait quelques anecdotes de tournages à une sorte de récit de voyages. Le résultat d’années de pérégrinations.

 

Tes livres reposent sur une recherche extrêmement dense, entre archives, presse australienne, entretiens et analyses universitaires.

Comment ce travail de recherche s’est-il mis en place concrètement ?

 

Tout s’est fait de manière très progressive. Depuis mon adolescence, je gardais précieusement toutes les photos et coupures de presse consacrées aux films.

Et c’est parce que j’en avais toute une pochette que je pensais avoir assez de documents pour me lancer dans la rédaction d’un livre. J’avais une critique de Télérama, des photos découpées dans Télépoche, un article de Télé K7, un dossier de presse trouvé à Movies 2000…

Et puis, grâce à internet, j’ai pu récupérer des photos d’exploitation, des documents de production, des bouquins sur le ciné australien et des dizaines de vieux magazines. Je suis allé à la BnF à Paris photocopier tout ce qui avait un lien avec les films.

Lors de mon premier séjour en Australie, j’ai visité leurs archives, la NFSA à Canberra, celles de la fac de Melbourne. J’ai rencontré de plus en plus de gens pour  des interviews. Certaines personnes ont partagé avec moi des documents. J’ai siphonné le Musée Mad Max 2 corps et âme…

J’ai aussi fait des recherches sur le terrain, passant d’un CDI d’une petite école d’un bled perdu dans le désert à la traque de vieux poivrots dans des joyeux bleds de rednecks !

J’ai écumé des dizaines de librairies et de bibliothèques. J’ai cherché partout, j’ai pisté comme un clébard toutes les traces.

Au début, on ramasse beaucoup, partout, tout le temps. Puis les recherches sont devenues plus ciblées, plus techniques.

Après toutes ces années, cette phase est largement achevée, même s'il reste des pistes en suspens, quelques cold cases. De temps à autre, je tombe sur des merveilles.

Je viens par exemple de récupérer une vidéo making of d’une heure où l’on voit Miller et son équipe travailler sur une série télé, quelques mois avant la production de Mad Max 3.

La petite pochette en carton est devenue une pièce entière, et un (très) gros disque dur.

Maintenant, l’essentiel du boulot réside dans le classement, la lecture et le traitement de toutes ces informations que j’ai amassées. J’ai des dizaines de milliers de documents.

 

Photo du tournage de la saga Mad Max.

© Melvin Zed

 

Tu t’appuies sur de nombreuses sources parfois difficiles d’accès.

Y a-t-il eu des rencontres, des témoignages ou des documents qui ont profondément modifié ta lecture du film en cours de route?

 

Je ne sais pas. Profondément me semble un peu exagéré, mais des rencontres, des témoignages qui, d’un coup, expliquent tel choix incompréhensible ou telle photo mystérieuse, il y en a eu beaucoup.

Ces dix dernières années, avec Adrian, du Mad Max 2 Museum, on a eu quelques moments quasi mystiques où une révélation s’est soudain imposée à nous.

Alors pour la plupart des gens, on est au niveau de l’anecdote ou du détail, mais pour nous ce sont des instants de grâce divine.

C’est par exemple lorsque j’ai découvert que la marque fictive de la boîte de pâté pour chien qu’on aperçoit rapidement dans le film était basée sur une véritable marque !

C’est souvent des petits détails revêches qui refusaient de s’insérer proprement dans le récit et qui finissent par s’y couler comme il faut, ou des pièces manquantes qui se matérialisent et permettent de mieux comprendre la figure d’ensemble.

Plus que des grandes révélations qui auraient tout changé radicalement, mon projet s’est plutôt construit sur une série ininterrompue de petites révélations.

Certaines rencontres m’ont permis de beaucoup mieux comprendre mon sujet. Je pense notamment à mon interview de Peter Kamen, un ami d’enfance de Byron Kennedy, grâce à qui j’ai découvert d’où venait ce type, et qui il était.

Je pense aussi au chef électricien de Mad Max 1, Lindsay Foote, une gouaille et une mémoire phénoménale qui, pendant plusieurs heures, m’a dressé un tableau précis de l’ambiance qui régnait sur le tournage.

Je pourrais aussi évoquer les heures que j’ai passé dans les archives personnelles de Gerry Gauslaa, l’un des cascadeurs de Mad Max 2 : 500 pages de documents de production qui m’ont aidé à comprendre comment s’était déroulé le tournage du film au jour le jour.

 

Quand tu analyses le premier Mad Max, tu insistes beaucoup sur l’idée que le film ne parle pas du futur mais d’un monde légèrement décalé, presque parallèle, en déliquescence.

Peut-on présenter ce film comme pré-apocalyptique ?

 

En prenant Mad Max comme le premier film de toute une saga, tout à fait. Mais si on observe ce premier opus indépendamment des autres, c’est plus discutable.

Je le verrais plutôt comme un film post-utopique. Un récit désenchanté et nihiliste où la route a perdu sa valeur civilisationnelle et conduit vers un retour à la barbarie.

Au début, on voit deux panneaux qui indiquent deux directions : « Anarchy Road » et « Bedlam », soit la Route de l’Anarchie et celle du Chaos.

Mais je vois ça plus comme le reflux de la frontière et le retour à l’état de nature de Hobbes, plutôt que comme l’arrivée d’un nouveau monde provoqué par une catastrophe totale (écologique, atomique, virus, invasions de zombies ou aliens…).

Parce que dans ce premier Mad Max, rien ne nous dit que nous vivons l’imminence d’une apocalypse.

Il y a bien sûr une tension qui habite ces personnages et cet univers à la dérive, mais la chute éventuelle de la société n’est jamais un sujet. Il y a même une certaine insouciance, les gens peuvent encore partir en vacances.

Je verrais plutôt cet état de tension comme la conséquence d’une anxiété très masculine provoquée par un monde en mutation.

Mad Max se base sur une idée classique de flic vengeur mais, plus ou moins inconsciemment, je pense que ce récit a été vrillé par la psyché australienne de l’époque.

Les valeurs sur lesquelles le pays s’était développé depuis le début du siècle étaient alors mises en concurrence. La place particulière de la voiture, le moteur à explosion et son Dieu V8, commençaient à être disputés.

La crise énergétique, la fin des « super voitures » de plus en plus puissantes, la délocalisation des chaînes de montages en Asie, la fin de la censure et le développement des loisirs proposant d’autres intérêts aux adolescents, les femmes de plus en plus nombreuses à avoir le permis…

Tout ça a provoqué autant de coups de butoirs contre le culte de la voiture, faisant vaciller le Titan V8 sur son socle, et peut tout à fait incarner l’apocalypse qui attendait les protagonistes du premier Mad Max

Et puis il y a le parcours du personnage principal, car le film s’avère une plongée dans son angoisse.

Le désastre qui ouvre la dernière partie et pousse Max à devenir cet ange de la mort enfermé dans sa bagnole, peut être perçu comme la véritable apocalypse du film.

 

Photo du tournage de la saga Mad Max.

© Melvin Zed

 

Dans ton livre, la violence apparaît moins comme un spectacle que comme le symptôme d’un effondrement des structures sociales.

Est-ce que c’est cette lecture politique qui t’a accroché en premier chez Mad Max ?

 

Miller l’a souvent dit, le premier film avait en partie été motivé par son expérience en traumatologie, où il récupérait les corps brisés qui revenaient du champ de bataille que représentait le réseau autoroutier australien.

On pourrait dire que Mad Max pose ici un regard introspectif dans son illustration cathartique d’un carnage insupportable.

Mais lorsque l’on étudie les chiffres de la sécurité routière du pays à l’époque, on ne trouve rien de si catastrophique. Ils sont proches des nôtres.

On comprend donc qu’il se joue quelque chose de plus complexe qu’une simple réaction à un phénomène social et qui nourrit les raisons de cette violence.

Elle est en partie l’expression du rapport très étroit que les Australiens, et notamment les jeunes mecs, entretenaient avec leurs bagnoles. Un mélange d’excitation, de frustration et d’impuissance provoqué par la fin du règne du V8.

Je retrouve dans Mad Max une rage, comme le cri de détresse d’une jeunesse rappelant les fracas de l’explosion punk qui déferlait sur l’occident à la même époque.

Alors bien sûr, on peut y trouver un commentaire politique mais le film de Miller a un côté plus hystérique et chaotique que ce qu’avait fait Peter Weir avec Les Voitures qui mangeaient Paris.

Ce film m'apparaît comme une farce satirique beaucoup plus consciente de son commentaire politique. Mad Max c’est un hurlement.

Rétrospectivement, je pense que j’ai été très sensible à cette « urgence punk » que dégage le film, avant d’aller plus tard, m’intéresser aux racines de cette angoisse.

 

La police, dans le film, n’est jamais un rempart moral. Elle ressemble parfois davantage à un gang parmi d’autres.

Est-ce que tu vois ça comme une critique consciente de l’autorité ou comme le reflet d’une perte totale de repères ?

 

La police, non, mais Jim Goose oui. C’est le seul qui semble avoir des valeurs morales. Le chef est dans l’administratif et les autres se comportent comme les gangs qu’ils poursuivent.

Toute l’histoire du film découle d’un incident provoqué par la désobéissance d’une poignée de flics, qui sont présentés comme des individus immatures.

Ils refusent de laisser filer le Nightrider pour s’engager dans une poursuite par pure vengeance. De cet incident découlera la suite des événements.

Max est présenté comme l’opposé du Nightrider, même si les deux partagent visiblement la même obsession cinétique. Ils appartiennent tous les deux à la route, ils sont « nés avec un volant entre les mains ».

Sauf que si le Nightrider est présenté comme un psychopathe vociférant qui affirme qu’il est une machine incontrôlable et suicidaire, c’est pourtant lui qui donnera le premier coup de volant dans le face à face que Max a provoqué.

Pour moi, toute la dramaturgie du film se déroule à ce niveau. On est très loin de films comme Death Wish ou Dirty Harry, avec leurs héros réactionnaires, qui réagissent à des faits de sociétés, comme la situation à New York ou l’établissement de la loi Miranda.

Mad Max ne me semble pas du tout un commentaire sur les problèmes de délinquances ou l’état de la police australienne, pas plus que sur l’autorité en général. Il semble surtout être une projection de l’état mental du personnage principal.

 

Photo du tournage de la saga Mad Max.

© Melvin Zed

 

La route est présentée comme un espace politique autant que physique.

Est-ce que pour toi, c’est là que se joue le véritable conflit du film : dans la lutte pour le mouvement, plus que pour le territoire ?

 

Tout à fait, et là encore je pense qu’il s’agit de quelque chose d’assez inconscient.

Hors de tout contexte, ça me semble plus anecdotique, mais lorsqu’on observe le cinéma australien, et notamment celui des années 70, on voit l’émergence de toute une série d’esthétiques, de formes ou de schémas narratifs qui dessinent des thématiques singulières.

Elles sont les résultantes de l’histoire et de la géographie du pays. Seules les côtes ont été colonisées, alors que l’intérieur du pays est invivable. Seuls quelques îlots de civilisation isolés surnagent dans des océans de poussière rouge.

Dans ces conditions, la bonne qualité des véhicules et l’habileté à pouvoir les réparer sont des conditions nécessaires à la survie. La mobilité est essentielle.

Celui qui s’arrête est condamné par un climat sans pitié. Cette obsession habite la plupart des personnages.

Des Voitures qui ont mangé Paris à celles qui cherchent à dévorer le wasteland, tout le monde roule pour aller nulle part.

Lorsqu’une partie de la critique française reproche à Mad Max 2 d’être un film absurde parce que ces gens cherchent de l’essence pour continuer de rouler pour pouvoir chercher de l’essence, ils ratent l’ironie du propos et tout ce qu’elle dissimule.

Le gothic australien est fondé sur cette nécessité de pouvoir rester mobile, sur la peur d’être avalé par l’outback et de disparaître à tout jamais.

Le territoire, lui, est bien trop vaste pour être vraiment disputé. De toute façon, son hostilité est impitoyable : il ne veut pas des Blancs et seules les populations aborigènes l’occupent, au-delà du regard des colons.

Ces angoisses s’immiscent - inconsciemment j’en suis persuadé -  dans le récit des Mad Max, et dans celui de bon nombre de films australiens de cette époque, qui construisaient leurs codes cinématographiques en réinterprétant de vieilles légendes.

Cette façon dont la réalité du pays a nourri une cinématographie en train de se créer, c’est quelque chose que j’ai essayé de comprendre, de décoder et de vulgariser.

 

Tu montres que Mad Max repose sur une grammaire très précise du mouvement, du montage et de la poursuite.

Est-ce que tu dirais que Miller pense le cinéma davantage comme un art du rythme que comme un art du récit ?

 

Tout à fait, il n’y a aucun doute à ce sujet. Je l’ai compris lorsque je l’ai rencontré la première fois, à l’occasion de la sortie de Fury Road à Tokyo.

Je lui avais demandé pourquoi il avait coupé une scène qui me semblait essentielle. Son absence créait pour moi un souci de continuité en faisant disparaître des personnages sans explication.

Il m’avait répondu qu’il l’avait supprimée pour une question de rythme. C’était pour lui plus important que ces informations abandonnées sur la table de montage.

Alors qu’il avait travaillé plus de quinze ans sur l’univers du film et sur des « backstories » de tous les personnages et des objets qu’on voyait à l'écran, au final il était capable de sacrifier une scène pour la musicalité de ses images.

Dans un vieux fanzine français (Travelling), qui l’avait interviewé à Avoriaz en 1983, Miller évoque les réactions du public à la projection de l’un de ses tout premiers courts métrages, St Vincent Revue Film, datant de 1971.

Il s’agissait d’un petit film où un clown était pourchassé par une bande de nonnes dans les rues de Sydney.

Je le cite : « C’était un film à poursuites mais c’était une comédie où l’on ne riait pas la plupart du temps, car je n’avais pas compris le rythme inhérent à la comédie. Heureusement, quelqu’un éclata d’un rire si tonitruant que tout le monde se mit à rire.

C’est alors que j’ai compris à quel point le rythme visuel d’un film est critique : ce ne sont pas les idées qui font un film, mais le rythme de ces idées.

En musique, vous jouez trois notes séparément, ça ne donne rien, puis vous jouez les trois notes en même temps et cela vous donne un accord harmonieux ; c’est exactement le même problème avec les idées. C’est ce fameux jour que j’ai compris ça, et ça a vraiment été un grand moment. »

Depuis, Miller évoque ses films comme de la musique visuelle, un peu comme Abel Gance disait que le cinéma, c’était la musique de la lumière.

On peut intellectualiser les thèmes et les aspects politiques et mythologiques de ces films, ils restent avant tout des expériences sensorielles.

Et si l’on cherchait une raison pour laquelle Miller revient constamment à Mad Max, c’est probablement parce que le concept de ces films permet d’explorer l’essence même du rythme et du mouvement.

 

Photo du tournage de la saga Mad Max.

© Melvin Zed

 

Tu montres aussi que la voiture devient une extension du corps, presque une armure.

Est-ce que c’est là que le film bascule d’un simple cinéma d’action vers quelque chose de plus abstrait et conceptuel ?

 

Lorsqu’on voit les films, c’est assez évident de comprendre que les deux premiers Mad Max ont repris de nombreux codes du western et les ont modernisés. Il n’y a là rien de très original.

C’est une illustration de l’histoire de l’Australie où les chevaux ont été remplacés par des moteurs.

Dans les années 40, on présentait le héros australien comme quelqu’un qui connaissait l’outback, un cowboy menant ses troupeaux, un bushranger devant semer les soldats anglais.

Les chevaux sont devenus mécaniques et les westerns des films de bagnoles et de motos. En ça, Mad Max ne propose rien de vraiment nouveau. 

Ce que la saga fait de plus, c’est de pousser cette représentation aux limites du fantastique. La voiture est devenue à la fois le destrier et l’armure.

Lors des duels, elle remplace la balle des revolvers. Mais alors que les corps maîtrisaient la mécanique des armes à feu, ils font désormais partie des machines, annonçant les cyborgs des années 80.

Le destin de Max, dans le premier film, est de lentement, mais littéralement, faire corps avec sa bagnole. Lorsqu’il est blessé, plus que de se soigner, il va plutôt se réparer la jambe, la bricoler avec une clé à molette.

Les corps sont de plus en plus meurtris. Le cuir, le métal et la chair se mélangent jusqu’à ce que Max, assoupi, possédé par son Interceptor, fasse presque partie de l’engin qui l’emmène sur une route sans fin, vers une petite lumière qu’il n’atteindra jamais.

Bien sûr, le film s’arrête avant que le corps ne fusionne avec la chair, là où Shinya Tsukamoto, l’auteur de Tetsuo, aurait sûrement commencé le sien, mais pour moi l’idée est là. 

Mad Max, une série B fauchée bricolée par deux petits malins qui se prenaient pour les descendants australiens de Roger Corman se retrouve aujourd’hui discutée au même titre que les œuvres de J.G. Ballard ou celles d’artistes contemporains produisant des courts métrages expérimentaux, comme This Woman is not a car de Margaret Dodd, où des mécaniciens violent la voiture d’une femme qui accouchera, in fine, d’une petite auto en céramique.

C’est fascinant de constater l’ampleur de la littérature universitaire sur ces questions. Les films avaient engendré de nombreux textes à l’époque.

Cela s’était un peu tari dans les années 2000, mais l’arrivée de Fury Road en 2015 a relancé la machine. Une nouvelle génération d’auteurs et d’intellectuels s’est replongée dans ces films.

 

Dans le passage de Mad Max à Mad Max 2, tu décris une transformation très nette du personnage, qui passe de l’homme brisé à la silhouette mythologique.

À quel moment as-tu compris que cette mutation était au cœur de ton analyse ?

 

Avant de bien comprendre ce qu’était cette première suite, je me suis déjà demandé ce qu’elle n’était plus, ce qu’elle avait abandonné et laissé derrière elle.

Mad Max 1 s’achevait sur un personnage ayant sombré dans la psychopathie, qui n’était plus qu’une ombre possédée par sa grosse « muscle car » intimidante.

Il était difficile de faire quelque chose de ce personnage qui s’était délité jusqu’aux frontières du surnaturel. Le film s’achevait alors que Max quittait notre monde et sa physicalité.

Pour Mad Max 2, il fallait ramener le personnage parmi les vivants, ou du moins les attributs qui avaient contribué à faire de lui une légende cinématographique.

On garde donc la voiture, le costume et la gueule de Mel Gibson pour habiller un archétype bien connu et que l’on a vu chez Stevens (Shane), Kurosawa (Yojimbo), Leone (La trilogie du dollar) ou Carpenter (New York 1997).

À l’époque, la démarche n’était probablement pas consciente, mais aujourd’hui, on constate que la figure de Max créée pour Mad Max 2 est restée figée.

Max est presque un fantôme, condamné à errer pour toujours dans un wasteland purgatoire, à accompagner les vivants qui cherchent à recréer des communautés dans des récits cycliques, certes répétitifs mais qui se réinventent constamment.

Il y a, pour moi, deux trilogies dans la saga. D’abord, l’histoire de Max, une trilogie centrée sur Mel Gibson où l’on voit le personnage et son univers évoluer dans trois films. Puis il y a la trilogie de la place verte, qui va de Mad Max 2 à Fury Road.

Trois films aux histoires similaires où Max est condamné à revivre la même chose, débutant le film seul et sauvage, le terminant un peu plus humain après s’être sacrifié pour les autres. L’image que la culture populaire a retenu de Max, c’est cette figure.

Je pense que cette mutation, cette bascule entre les deux premiers épisodes, s’opère lorsque Miller découvre le travail de Joseph Campbell.

Suite à cette révélation, l’œuvre de Miller, et donc Mad Max, sera – jusqu’à la fin – inféodée aux théories du mythologue.

 

Photo du tournage de la saga Mad Max.

© Melvin Zed

 

Le carburant devient dans Mad Max 2 une ressource sacrée, presque religieuse.

Est-ce que tu vois là une manière de transformer une crise économique très concrète en mythe fondateur ?

 

Il y a quelque chose de sarcastique dans le concept de Mad Max 2 et je me suis souvent demandé si cette ironie était très australienne, ou si c’était simplement dû au mauvais esprit potache de Miller, Hayes et Kennedy.

Parce que si l’on retourne à cette époque, le cinéma d’anticipation qui s’attaquait à ce genre de récits eschatologiques nous mettait plutôt en garde contre la croissance délirante de la révolution industrielle.

Dans Soleil Vert ou Not a blade of Grass, la fin du monde est provoquée par la pollution qu’engendre la multiplication effrénée des bagnoles. Dans Mad Max 2, au contraire, c’est la fin du pétrole qui provoque la chute.

Contrairement aux films américains traitant de la fin du monde, tout ceci est plus de l’ordre de l’argument pop pour justifier la dramaturgie du récit que le sujet d’un commentaire politique sur la guerre Iran Irak et ses conséquences sur la société australienne.

Bien sûr, le film débute sur le récit d’une crise énergétique massive et s’achève sur la révélation que le véritable cargo que Max devait emmener hors d’atteinte de la « vermine motorisée » n’était pas l’essence, mais Feral Kid, le futur leader de la grande tribu du nord et narrateur du récit.

Nous passons donc d’une crise catastrophique à un mythe fondateur. Peut-on pour autant considérer qu’il s’agissait là d’une vision optimiste que Miller adressait à ses concitoyens en leur promettant qu’au bout du tunnel, on serait sauvé et qu’on se retrouverait tous à vivre au soleil, et à n’avoir rien d’autre à faire que procréer ?

Je pense plutôt que Miller et ses scénaristes utilisent des éléments de leur quotidien pour créer un patchwork infernal, qui pourrait résonner avec l’actualité, mais qui aurait autant de tangibilité qu’un Star Wars.

 

Pourquoi Mad Max 2 est-il le film le plus plébiscité de la saga ?

 

C’est le film préféré des gens de plus de 40 ans. Pour ceux qui ont vu Fury Road à 15 ans et découvert Max, Miller et son univers à ce moment-là, je n’en suis pas sûr.

L’accueil de Fury Road et l’impact qu’il a provoqué a été exceptionnel. La capacité qu’à eu Miller de s’adresser à un nouveau public et de ne pas jouer sur la nostalgie et les attentes de ses vieux fan est admirable.

Je parle de cette capacité à pouvoir parler à un nouveau public et pas de la volonté de le faire, parce que Miller a simplement fait le film qu’il voulait faire. Si le film a été accueilli avec un tel enthousiasme, ça prouve que Miller arrive à évoluer et à vivre avec son temps.

Le conservatisme de certains fans et leurs attentes sclérosées est un rappel que nous avons besoin de créateurs visionnaires et pas d’un cinéma populiste qui chercherait à satisfaire les fans.

 

Mad Max (1979) avec Manouk Borzakian

 

Alors que la réalisation du premier film a été catastrophique au tournage et à la postproduction, le deuxième long métrage semble avoir été moins intense pour le duo George Miller et Byron Kennedy.

Qu’en penses-tu ?

 

C’est délicat de parler à la place des gens, mais une chose est sûre, le premier Mad Max a été une expérience cauchemardesque pour George Miller.

Le tournage avait débuté le premier jour avec un grave accident qui lui avait coûté son chef cascadeur et son actrice principale.

Alors que Miller et Kennedy (son ami producteur), avaient tout préparé minutieusement, tout a volé en éclat en un instant et il a fallu dès lors improviser, et travailler dans des conditions délirantes. C’est ce genre d’expérience extrême qui crée les légendes.

Miller a simplement connu son Apocalypse Now dans la banlieue Melbourne, avec trois bagnoles et une bande d’étudiants.

Ils avaient eu l’intelligence de mettre aux postes clés des gens compétents et de remplir le reste de l’équipe avec des débutants, mais ces gens se sont tournés les uns contre les autres et, à quelques exceptions près, tout le monde pensait que c’était un usurpateur.

À l’époque, Miller ne faisait pas partie de cette vague de techniciens passés de la TV au grand écran. Ainsi, le chef op était persuadé qu’il ne savait pas ce qu’il faisait et il le méprisait ouvertement – même s’il a pris des risques fous pour le film !

Le tournage achevé, le film a continué d’être un cauchemar. Les deux monteurs engagés ont jeté l’éponge, persuadés que l’entreprise était vouée au désastre.

Puis, contre toute attente, le film est devenu un succès, puis un phénomène, puis un classique absolu. Il a redéfini l’industrie australienne et s’est imposé dans le monde entier.

Ainsi, lorsque la production du second métrage se met en branle, Miller se retrouve avec une équipe nettement plus dévouée, persuadée qu’elle va faire l’histoire.

Même si à l’époque ils sont encore loin de se douter de ce que va devenir la saga, la taille du plateau, le budget record et l’ambition folle de Miller et Kennedy ont dû faire de Mad Max 2 l’aventure la plus exaltante de l’époque.

Alors, « moins intense » ? Je ne sais pas, mais, moins dure probablement, et nettement plus agréable, pour sûr.

J'ai peine à imaginer l’ampleur des émotions qu’ils ont pu avoir lorsqu’ils ont découvert la raffinerie dans le désert, lorsqu’ils l’ont fait sauter, ou lorsque Dennis Williams a précipité le camion dans le décor pour la grande cascade finale. 

 

Mad Max 2 : Le Défi avec Alexandre Mathis

 

Un mot quand même sur les méchants qui sont toujours aussi iconiques (Le Seigneur Humungus / Toecutter) ?

 

Bien sûr ! Pour le premier, nous sommes encore avec des antagonistes assez classiques, issus de l’imaginaire des films de bikers.

Ils sont parfaits et proposent des dégaines intemporelles de sales types crados qui ont échappé aux changements de mode et rendent aujourd'hui un peu ridicules bon nombre de vieilles pelloches.

Alors peut-être que certaines attitudes un brin campy ont un peu vieillies, mais les personnages fonctionnent toujours.

La morgue de Bubba Zanetti, parfait en VO (et en VF !), la détresse de Cundalini ou la dimension tragique de Johnny The Boy ont beaucoup contribué à la réussite du film.

Sa plus grande merveille est évidemment la prestation possédée de Hugh Keays-Byrne dans le rôle du Toecutter. Le personnage a été créé de toutes pièces par la truculence, la persona over the top et l’immense talent de l’acteur.

De toutes les interviews que j’ai pu faire, c’est de loin celle avec Hugh qui a été la plus intense. À chaque fois que j’ai rencontré un acteur, vu que 40 ans étaient passés, on fait évidemment la différence entre le personnage et la personne.

Mais avec Hugh Keays-Byrne, j’ai eu l’impression d’interviewer le Toecutter ! C’était un moment incroyable et probablement l’une de mes plus grandes expériences.

Je me souviens aussi de Joanne Samuel (qui interprétait la compagne de Max dans le premier film) qui m’avait dit qu’elle avait été très déçue de voir que dans Fury Road Hugh jouait un personnage masqué. Elle pestait gentiment en disant que c’était vraiment scandaleux de lui avoir fait ça !

Mais je lui ai dit, écoute, lorsque tu as un personnage qui reste masqué pendant tout ton film, il faut quelqu’un de la trempe de Hugh pour le faire vivre uniquement par sa corpulence, son attitude, son regard.

Il suffit de voir la différence avec ce qu’a fait Lachy Hulme dans le costume d’Immortan Joe. Sa prestation est honnête, mais ça n’a rien à voir. Si le premier Mad Max reste mon préféré de la saga, c’est en grande partie pour lui. 

Après le naturalisme du premier film, Miller et Kennedy ont eu l’intelligence de proposer quelque chose de totalement différent pour la suite.

L’incarnation physique de Kjell Nilsson dans le rôle de Humungus, lui aussi dissimulé par un masque, est inoubliable.

À l’époque où les bodybuilders n’avaient pas encore envahi les écrans – Conan n’était pas encore sorti  et Maciste était une histoire ancienne – c’était surprenant.

L’idée de le filmer comme un Dieu grec ou comme un barbare issu d’un recueil d’heroic fantasy est géniale, et s’articule bien avec la dimension shakespearienne que Miller et ses scénaristes lui ont offert.

S’il ne faut pas oublier l’interprétation délirante de Vernon Wells dans le rôle de Wez, la véritable star de la troupe est sans conteste la costumière, Norma Moriceau.

Son expérience avec le mouvement punk (c’est elle qui a habillé les Sex Pistols dans leur film) et ses idées sarcastiques sur la façon dont la masculinité aime se projeter, est extrêmement maligne.

Son idée d’amasser des colifichets et des morceaux d’uniformes militaires, policiers, punks, sportifs ou religieux pour créer sa troupe est, certes, loufoque en apparence, mais elle a créé une troupe homogène particulièrement spectaculaire.

Les sales gueules de Broken Hill qui ont habité ces costumes ont fait le reste. Leur influence sur le post-apo est incroyable. Je crois que j’aurais de quoi faire un livre entier sur le sujet !

Pour moi, il faudra attendre l’arrivée de La Route, d’un autre Australien, John Hillcoat, pour voir sur grand écran un nouveau wasteland et de nouveaux maraudeurs bien plus effrayants, ringardisant peut être un peu les culs nuls à plumes de Mad Max 2 ! 

 

Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre avec Élise Lépine

 

Est-ce que Mad Max 2 peut être perçu en 2026 comme un film doucement réactionnaire avec sa morale ou le fort l’emporte sur le faible ?

 

J’aurais plutôt tendance à penser l’inverse et à me dire que les débats qui avaient déchiré la critique à l’époque de la sortie du film s’étaient tus, surtout après un Fury Road, perçu globalement comme une œuvre progressiste.

Mais à l’époque, les colons blancs et bien propres défendant leurs valeurs familiales avec une abnégation toute protestante face à l’altérité des indiens cuirs, LGBT et marginaux avait été abondamment commentée, en parallèle de la dimension messianique du récit et de l’absence des Aborigènes.

Le film avait été accusé d’investir les thèmes du western traditionnel et d’être gentiment réac en ravivant ces vieux mythes anachroniques et américains.

À partir du moment où ces questions avaient été souvent posées, leur pertinence ne peut plus se discuter et ce sont donc des sujets que j’ai largement abordé dans mon bouquin, délaissant la question aborigène que je garde pour le troisième livre, consacré à Mad Max au-delà du dôme du tonnerre et qui pose, à ce sujet, quelques problèmes...

Après, en ce qui concerne la victoire des forts sur les faibles, j’ai plutôt l’impression qu’au final ce sont bien les faibles (les colons) qui auront fait mentir les forts et leur prophétie quasi biblique écrite sur le camion abandonné : « La vermine a hérité du monde ». 

 

Finalement, est-ce que la franchise Mad Max t’apparaît davantage comme une tragédie politique ou comme un mythe moderne déguisé en film d’action ?

 

C’est étrange, mais même après avoir passé tout ce temps à batailler sur les thématiques de ces films, des angoisses routières de l’Australie aux wastelands des légendes arthuriennes, les Mad Max restent avant tout pour moi des films de cascades et des orgies de destruction mécanique.

En tout cas, c’est comme ça que j’aimerais continuer à les voir. Parce que si je suis évidemment fasciné par la richesse qui soutient tout ça, j’aimerais que ce films restent ce qu’ils incarnaient quand je les ai découverts.

Aujourd’hui, je les vois démontés, éparpillés, et j’ai l’impression d’avoir mis à nu ces tragédies politiques, ces mythes modernes et ces légendes antédiluviennes qui trônent aux côtés des angoisses d’une société et de la relecture de formes esthétiques classiques… mais au fond, on va voir Mad Max pour la furie et le chaos !

Le reste est censé se jouer dans l’inconscience. Le cinéma, c’est de la magie et quelque part j’ai bien conscience que mes livres cherchent à dévoiler comment l’illusion a été fabriquée.

Je me demande, parfois, si ce que j’ai fait n’est pas un peu criminel, chercher à ce point à tout décortiquer, c’est presque une démarche de médecin légiste, non ? 

 

George Miller & Mad Max avec Nico Prat

 

Tu as récemment rencontré George Miller, c’était comment ?

 

J’étais bien sûr très heureux. On a pu prendre le temps de discuter et de parcourir mon livre sur Mad Max 2 ensemble.

C’était merveilleux de se plonger là-dedans ensemble et de le voir se balader dans ses vieux souvenirs.

Mais pour être parfaitement honnête, je crois que j’ai été surtout impressionné par ma rencontre avec Doug Mitchell, le producteur et co-patron de Kennedy Miller Mitchell.

Il est arrivé aux côtés de Miller en 1983 et c’est depuis l’éminence grise de la compagnie. Il a eu des mots très gentils pour mon travail et cette rencontre a représenté pour moi un aboutissement spectaculaire. J’ai entendu des phrases que je n’aurais jamais pensé entendre un jour.

 

Pourquoi avoir commencé par Mad Max et pas par un autre film de genre des années 70 ?

Qu’est-ce qui faisait de cette œuvre un terrain d’analyse plus fertile que les autres ?

 

Je me suis lancé dans cette aventure pour plusieurs raisons, mais surtout parce que contrairement à d’autres films qui me fascinent et sur lesquels j’aurais tout autant aimé enquêter et écrire (Zombie, Les Guerriers de la Nuit ou Cannibal Holocaust), le cinéma australien me semblait totalement délaissé et la saga Mad Max particulièrement oubliée au profit d’autres classiques de la pop culture.

Je ne me sentais également pas de taille à affronter la culture populaire américaine des 70’s ou de m’attaquer à un film italien, une langue que je ne parle pas du tout.

Depuis, et surtout depuis l’arrivée de Fury Road, la saga Mad Max a été au cœur de quelques livres mais l’industrie cinématographique australienne reste très largement méconnue. On entend toujours parler de la même poignée de films.

 

Mad Max est souvent réduit à une icône pop ou à un imaginaire post-apo très codifié.

Est-ce que ton intention de départ était justement de sortir le film de cette lecture un peu simpliste ?

 

Oh non, ça serait bien présomptueux, j’étais très loin d’avoir ce genre d’ambitions au départ.

Avec le temps, certainement, mais je n’ai jamais eu le sentiment d’être en croisade et de devoir prouver que les gens avaient une lecture trop simpliste ou qu’ils n’avaient rien compris.

Mon idée, c’est plus de cartographier l’univers de ces œuvres pour les gens que ça intéresse.

 

Mad Max : Fury Road avec Erwan Desbois

 

Est-ce que tu avais le sentiment qu’il manquait, notamment en France, un regard vraiment contextualisé et sérieux sur Mad Max ?

 

J’ai surtout réalisé assez vite que c’est moi qui manquais de contextualisation sérieuse pour investir le sujet ! Mais oui, j’avais l’impression que personne n’avait creusé cette histoire correctement.

Après, je comprends bien que la plupart des gens ont autre chose à foutre de leur vie que de consacrer quinze piges à l’étude d’une poignée de films de bagnoles !

C’est peut-être aussi pour ça que c’était amusant de le faire.

 

À quel moment tu t’es dit que tu avais suffisamment de matière pour commencer à écrire ?

Est-ce qu’il y a eu une forme de vertige face à la quantité d’informations disponibles ?

 

La première idée était d’écrire un bouquin d’une petite centaine de pages, et puis ça a fini par devenir une série de gros bouquins de 500 pages. Je suis donc en « work in progress » depuis tout ce temps.

C’est un texte qui s’est étoffé et qui a été constamment réécrit, amendé, modifié, élargi. Après, le vertige, oui, souvent, face à des milliers de pages ou de documents, c’est parfois compliqué.

Mais si tu es bien ordonné, rigoureux et précis, j’imagine que c’est pas trop compliqué. Malheureusement, c’est loin d’être mon cas !

 

Pourquoi ce déplacement latéral te semble plus politique qu’une projection post-apocalyptique classique ?

 

Je ne suis pas forcément sûr de soutenir une chose pareille.

Par contre, ce pas de côté initié par le premier Mad Max, avec sa tentative crédible de « monde de demain », s’est accentué de film en film en virant vers la fantasy, et larguant les amarres avec notre réalité.

Pour moi, ça renforce l’idée que, depuis le début, il s’agit de récits allégoriques bien plus que politiques.

Ça leur apporte une certaine universalité, qui peut parler à tout le monde, à l’époque comme aujourd’hui.

Ainsi, comparés à certains films post-apos américains plus rationnels, Mad Max vieillit beaucoup moins.

 

Découvrez Mad Max 2 : Les Guerriers de la Route de notre invité Melvin Zed

 

En travaillant sur les versions censurées, les montages alternatifs et les choix de mise en scène, est-ce que tu as eu le sentiment de découvrir un film beaucoup plus maîtrisé qu’il n’y paraît au premier regard ?

 

C’est difficile à dire, mais en tout cas, c’est amusant de réaliser que, parfois, certaines idées qu’on trouve  géniales sont dues au hasard, que, parfois, certaines scènes n’ont pas été coupées pour des raisons esthétiques, mais pour des raisons triviales.

Et puis, entre le film que Miller et son équipe ont créé, et le film que je vois en tant que spectateur, il y a un monde. On s’en rend bien compte lorsqu’on ouvre le capot et qu’on démonte tout, pièce par pièce.

C’est quelque chose que j’essaye de faire passer lorsque j’analyse le film, j’essaye d’être clair sur le fait qu’il existe une diffraction évidente entre ce que les auteurs ont cherché à faire et ce que le spectateur va voir. À partir de là, le terme « maîtrisé » est assez relatif.  

On peut, cependant, deviner certaines intentions en lisant les documents de production, comme les scénarios.

Pour Mad Max 2, les différentes réécritures dessinent des dynamiques narratives qui trahissent certaines intentions manifestes que je retrouve à l’écran. Je reconnais, en lisant le film ou les notes de production, le film que je connais.

En ça, Mad Max 2 me semble plus maîtrisé que le premier pour lequel l’amplitude qui existe entre le scénario et le résultat sur l’écran est vertigineuse.

Pour autant, je trouve le résultat extrêmement maîtrisé, même si la démarche créative repose sur beaucoup plus d’improvisation.

 

Avec le recul, est-ce que ce travail t’a fait voir Mad Max moins comme une œuvre isolée que comme un moment charnière dans l’histoire du cinéma de genre ?

 

J’ai surtout cherché à extirper Mad Max du cinéma de genre pour le placer dans l’histoire du cinéma australien. C’est vraiment comme ça que je le vois aujourd’hui.

Lorsque j’ai réalisé que mon projet allait s’étaler sur un livre par film, j’étais un peu emmerdé, surtout parce que je m’étais engagé auprès de mon premier éditeur pour un bouquin, et pas une trilogie.

Cependant, il y avait là quelque chose qui me plaisait beaucoup, parce que ça devenait trois livres sur trois films qui représentaient chacun une époque différente de l’industrie cinématographique australienne, qu’ils pouvaient tout à fait symboliser, et sur laquelle ils ont eu une influence considérable.

Finalement, raconter l’histoire de ces trois Mad Max me permettait aussi de raconter l’histoire d’un pays passant de l’obscurantisme victorien à la modernité et à son repositionnement sur le globe, entre la mère patrie anglaise et le cousin américain.

 

Si tu devais résumer ce que Mad Max raconte vraiment de notre monde aujourd’hui, au-delà de son esthétique, ce serait quoi ?

 

Je ne sais pas, qu’on roule trop vite ?

 

Melvin Zed

Depuis une dizaine d’années, Melvin Zed étudie la saga Mad Max avec un intérêt certain et un dévouement total. Ce qui avait débuté comme un travail studieux de rat de bibliothèque s’est progressivement transformé en une aventure trépidante, qui l’a conduit aux quatre coins du monde à la rencontre des protagonistes de cette histoire…

Il a publié Mad Max : Ultraviolence dans le cinéma, Mad Max 2 : Les Guerriers de la Route et a également réalisé un documentaire, Archeologist of the Wasteland, consacré au Musée Mad Max 2, situé au cœur du désert australien.

 

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