Hommage à Pierre Christin avec Christophe Quillien
Afin de rappeler l’importance de cette personnalité, nous avons donné la parole au journaliste Christophe Quillien. Ce passionné de bande dessinée est déjà venu dans notre podcast, parler des Mondes d’Aldebaran de Léo, ou bien de la vie de Jean Giraud alias Moebius.
Auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, il rend hommage à Pierre Christin, célèbre scénariste de Valérian et Laureline. En évoquant l’influence et l’héritage de cette série culte, il nous offre un aperçu de son impact durable sur la BD et la science-fiction.
Il était impossible de ne pas saluer l’un des plus grands scénaristes du 9e art. Pierre Christin a rejoint les étoiles et son ami Jean-Claude Mézières le 3 octobre dernier.
© Maxppp - PHOTOPQR / OUEST FRANCE / Stéphane Geufroi
Pouvez-vous nous raconter les premières inspirations de Pierre Christin et ses débuts en tant que scénariste ?
Il faut savoir que son entrée dans la bande dessinée est presque accidentelle. Nous sommes en 1965 et Pierre se trouve à Salt Lake City, aux États-Unis, où il enseigne le cinéma, notamment la Nouvelle Vague française et le surréalisme.
À l’époque, il loge son ami d’enfance, Jean-Claude Mézières, qu’il connaît depuis la guerre, et qui vient lui rendre visite avec un rêve : jouer aux cow-boys en Amérique ! Il se trouve alors un petit boulot d’illustrateur dans une revue locale.
C’est là que Pierre Christin, un peu par hasard, lui propose de renouer avec la bande dessinée. Il lui écrit un scénario pour une histoire courte, Le Rhum du Punch, qui, grâce à leur ami Jean Giraud, est publié dans le magazine Pilote en France.
De retour dans l’Hexagone en 1966, ils continuent leur collaboration et rencontrent René Goscinny et Jean-Michel Charlier de Pilote, grâce à Jean Giraud encore. Leur première histoire reçoit un bon accueil et Goscinny les encourage à continuer.
C’est ainsi qu’ils proposent Les Mauvais Rêves, leur première aventure de Valérian, publiée en 1967. Même alors, ils n’imaginent pas réaliser une longue série. À l’époque, Mézières est un passionné de westerns, mais le genre est déjà bien couvert par des artistes comme Jijé et Giraud lui-même avec Blueberry.
Ils choisissent alors de se tourner vers la science-fiction, un genre encore assez peu exploré en France dans la BD, mais qui leur permettrait une liberté totale en termes de création visuelle et de récit. C’est ainsi que Valérian et Laureline voient le jour.
Illustration de la bande dessinée Valérian.
© Dargaud
Valérian est une série qui se distingue par ses thèmes sociaux et politiques. Pouvez-vous nous parler des idées et des influences qui ont marqué Christin dans cette œuvre ?
Les influences sont effectivement multiples et souvent très ancrées dans leur époque. Par exemple, l’une de leurs premières histoires, La Cité des eaux mouvantes, aborde la menace nucléaire en prédisant un événement qui surviendra en 1986… qui correspondra ironiquement à la catastrophe de Tchernobyl.
Ils explorent aussi l’écologie avec Bienvenue sur Alflolol, ou encore la montée des multinationales et des dérives capitalistes avec Vivaxis dans l’album Par des Temps Incertains. C’est une vision acide et critique illustrant les engagements politiques de Christin, qui était très marqué par les mouvements de gauche de l’époque.
Un autre thème important est le féminisme, qui transparaît surtout dans le personnage de Laureline. Christin avait été très influencé par le mouvement féministe américain des années 60, bien plus avancé qu’en France.
Il voulait créer un personnage féminin indépendant, complexe, capable de prendre en main son propre destin, et loin des stéréotypes. Dès le départ, Laureline est donc bien plus qu’une simple acolyte de Valérian.
Illustration de la bande dessinée Valérian.
© Dargaud
Laureline incarne une force et une liberté peu communes dans les récits de cette époque. Outre cet aspect, il semble aussi que Valérian aborde la thématique de l'altérité et de la diversité à travers ses nombreux extraterrestres.
Christin et Mézières avaient une approche bien différente de la SF américaine qui, à l’époque, présentait souvent les extraterrestres comme des menaces absolues.
Chez eux, les extraterrestres ne sont pas des « monstres » ou des « méchants » mais des êtres aux motivations diverses. Christin veillait à leur donner des histoires et des motivations propres, tandis que c’était souvent Mézières qui inventait leurs apparences.
Les dialogues et interactions dans Valérian montrent une volonté de dépasser le manichéisme. Valérian lui-même n’utilise que rarement des armes, et les conflits sont souvent résolus par des échanges.
Cette vision de l’altérité, de la compréhension mutuelle, est essentielle pour comprendre l’univers de Valérian.
Illustration de la bande dessinée Valérian.
© Dargaud
Cette approche plus nuancée a-t-elle influencé des œuvres plus récentes comme Star Wars ? On parle souvent de similarités entre Valérian et la saga de George Lucas.
Ah, la fameuse question !
Bien sûr, les fans de Valérian voient des similitudes frappantes avec certains éléments de Star Wars, comme les costumes de la princesse Leia, qui rappellent ceux de Laureline, ou encore des créatures de La Menace fantôme qui ressemblent aux Shingouz.
Il est difficile de dire si Star Wars puise directement ses idées chez Valérian, mais il est certain que la bande dessinée française, avec sa richesse visuelle et thématique, a eu un impact sur l’imaginaire SF mondial.
Peut-être que Lucas, comme d’autres créateurs, a été influencé sans en être pleinement conscient.
Illustration de la bande dessinée Valérian.
© Dargaud
En parlant de richesse visuelle et thématique, Valérian mélange souvent des intrigues complexes avec une certaine légèreté. Comment Christin a-t-il trouvé cet équilibre ?
L’humour fait partie de l'ADN de Valérian. Goscinny avait d’ailleurs conseillé à Christin d’y intégrer une pointe d’humour, lui qui était souvent trop sérieux au départ.
Christin et Mézières avaient cette capacité à traiter de sujets profonds, que ce soit la guerre, le clonage, ou même la condition humaine, tout en conservant un ton léger et des dialogues plein de vivacité.
Ils ont construit Valérian comme une « surchauffe du réel », un concept cher à Christin. Il partait d’une situation actuelle et extrapolait pour en tirer des scénarios futuristes, mais ancrés dans des problématiques bien humaines.
En plus de son travail avec Mézières, Christin a collaboré avec d’autres grands noms de la BD tels que Enki Bilal et Jacques Tardi. Comment ces collaborations ont-elles influencé sa vision créative ?
Il a enseigné le journalisme à Bordeaux jusqu’à un âge assez avancé. Il a aussi couvert des événements marquants comme Tchernobyl. Le sarcophage, son ouvrage écrit avec Bilal, témoigne de cet engagement.
Pour Christin, la SF n'était pas un échappatoire mais un moyen de regarder le monde avec un œil neuf.
Ses voyages, notamment en Europe de l’Est, nourrissaient sa vision.
Photographie de Pierre Christin avec Jean-Claude Mézières
© Renaud Joubert
Valérian est une œuvre optimiste malgré les thèmes sombres qu’elle aborde parfois. Comment Christin est-il parvenu à maintenir cette perspective ?
Christin et Mézières voulaient avant tout célébrer l’aventure humaine, l’amitié et la découverte. Le personnage de Laureline, en particulier, incarne cette capacité à toujours trouver une solution, même dans les pires situations.
Christin était sans doute influencé par la curiosité journalistique, un intérêt pour l’observation sans jugement. Son optimisme est un refus des solutions faciles et des visions binaires du monde.
Aux débuts de Valérian, dans les années 60 et 70, l’époque baignait dans un certain optimisme : les mouvements pour les droits civiques, la conquête spatiale, l’exploration culturelle… Tout semblait possible à ce moment-là.
Mais les crises des années 80 et la désillusion qui s’installait ont marqué un tournant. Ce changement de ton est particulièrement visible dans les derniers albums, où l’optimisme initial s’assombrit.
On observe d’ailleurs que le dernier opus laisse Valérian et Laureline, eux aussi, revenir en quelque sorte à l’enfance, comme pour retrouver une pureté d’esprit, un espoir intact.
Ce recul face aux événements contemporains semble être une caractéristique forte chez Christin. En quoi ce contexte a-t-il nourri son travail de scénariste ?
Christin a toujours eu une sensibilité aiguisée au monde qui l’entourait, ce qui vient sans doute de son passé de journaliste et de grand lecteur.
Quand il est allé aux États-Unis dans les années 60, il a découvert le féminisme et l’écologie, qui étaient encore émergents en France, et il en a gardé une grande ouverture d’esprit.
Ces influences se retrouvent dans les histoires de Valérian et plus tard dans son travail avec Bilal. C’était sa manière de traduire les espoirs et les peurs de son époque. Ce qui rend Valérian non seulement futuriste, mais aussi profondément contemporain.
Photographie de Pierre Christin avec Enki Bilal.
© Stéphane Guiochon
Avec Bilal, le ton est en effet plus dramatique. Dans ce contexte, comment percevez-vous l’héritage de Valérian et Laureline dans la bande dessinée moderne ?
Il est difficile de mesurer l’influence directe de Valérian sur les auteurs contemporains. Mais je pense que Laureline a marqué les esprits.
C’était une héroïne forte, une vraie pionnière dans la BD française, surtout à une époque où les personnages féminins étaient souvent relégués à des rôles secondaires.
Elle est devenu un modèle pour beaucoup de scénaristes et de dessinateurs, hommes ou femmes. Laureline a ouvert la voie à des héroïnes de caractère.
Il y a aussi ce côté inquantifiable, concernant les influences indirectes. Les récits de Valérian mêlent action, politique, romance et humour, tout en restant ancrés dans une certaine réalité sociale.
Ce mélange a certainement inspiré des générations d’auteurs, même si cette influence est souvent implicite. Le talent de Christin et Mézières était de créer des histoires qui restent avec vous sans avoir besoin de crier leur message.
Christophe Quillien
Christophe Quillien a publié Grandes aventurières et femmes fatales de la bande dessinée et Méchants, crapules et autres vilains de la bande dessinée (Huginn et Muninn), La Bande dessinée (Gallimard Jeunesse), Le Guide des 100 bandes dessinées incontournables (Librio), La Bande dessinée à Paris (Parigramme).
Il a aussi écrit des articles sur la BD (et sur d'autres sujets moins sérieux) dans The Good Life, Rolling Stone, Epok, Le Magazine Littéraire, Le Monde, Les Inrockuptibles, Télérama Sortir…